Thänn’s
Cuivië
Thänn
Dix heures sonnaient au clocher du bourg voisin.
Ç’avait été une de ces journées d’été où le soleil vous tombait
sur les épaules en une douce et chaude cascade dorée. Les derniers rayons passaient
la voûte des arbres, illuminant le sous-bois et dorant les particules de
poussières, comme de multiples paillettes d’or. L’air était empli des effluves
des plantes estivales et des hululements des premiers oiseaux nocturnes,
enveloppant le jeune homme d’une douceur torpeur. Sous ses pas, la terre meuble
produisait un son sourd, seul rythme régulier dans ce temple végétal que
formaient, autour du lui, les piliers sombres des arbres.
Thänn ne savait pas où il allait, il se laissait guider. Inspirant
à fond l’air tiède de la soirée, le jeune homme allongea le pas. Le soleil ne
tarderait pas à se coucher et il voulait sortir de la forêt pour voir ses
derniers instants se peindre en rouge sur la mer. Il avait repéré la colline
pendant la journée. Couverte de pins, elle surplombait le village et la
campagne environnante. De là-haut, la vue sur l’océan, situé à deux kilomètres,
promettait d’être magnifique.
Le sous-bois était couvert d’aiguilles de pins et de fougères
arborescentes. Il n’y avait pas vraiment de chemin distinct mais la pente douce
indiquait la route à suivre pour atteindre le sommet de la colline.
Imperceptiblement, la forêt s’éclaircissait, laissant place à quelques oliviers
sauvages, et, finalement, Thänn pénétra dans une immense clairière qui couvrait
la tête de la colline. Il s’arrêta un instant, s’imprégnant de la vue qui
s’ouvrait sous ses yeux, puis reprit lentement sa marche vers le point
culminant, où un pin isolé avait décidé d’élire domicile. Il s’assit sur
l’herbe rase et s’appuyant contre le tronc, s’absorba dans le paysage.
Au pied de la Butte aux Fées, colline solitaire de la région, s’étendait Tim-Ros, une vieille bourgade des Landes, comptabilisant quelques 300 habitants. Sur le reste du pays, le colza colorait de jaune les multiples parcelles et, au-delà, la mer attrapait dans ses filets les derniers rayons de l’astre couchant.
Près de la place de l’église, bien visible même de si haut, se
trouvait la maison des grands-parents de Thänn. Le jeune homme y demeurait
depuis trois jours et comptait bien y rester encore quelques temps. Loin de
l’agitation parisienne, les forêts de conifères landaises lui permettaient de
renouer avec une nature qu’il avait abandonnée depuis bien longtemps et de
redécouvrir des plaisirs simples et oubliés, comme celui de regarder le ciel se
peindre d’indigo à l’Est et les nuages de l’Ouest happer le rouge sang d’un
soleil déjà disparu.
Tranquillement installé, le jeune homme regarda les étoiles
s’installer dans le ciel. Et tout doucement, sans s’en rendre compte le moins
du monde, il plongea dans les bras de Morphée.
Une voix gutturale l’arracha à son sommeil.
Ecarquillant les yeux, Thänn ne se souvint pas tout de suit où il
se trouvait. La nuit était déjà bien avancée, la lune baissait sur l’horizon et
Mars la rouge avait d’ores et déjà disparu. Le village en contrebas restait
invisible, caché par la noirceur de la nuit. La limite de la forêt était
plongée dans l’obscurité mais une lueur orangée tremblotait à hauteur d’homme.
Un cri strident jaillit de la lisière, faisant sauter le jeune homme sur ses
pieds.
De nouveau, une voix cracha, dans un dialecte inconnu à Thänn, une
série de mots durs et sinistres. Pris d’une peur panique qu’il ne comprenait
pas, le jeune homme dévala le côté opposé de la colline. Derrière lui, des cris
s’élevèrent. Ne sachant pas si on l’avait repéré ou si l’homme à la voix rauque
continuait son monologue sinistre, Thänn accéléra autant qu’il put. D’autres
cris s’élevèrent et le jeune homme entendit le bruit d’une course derrière lui,
alors qu’il atteignait la limite des arbres. Cette fois-ci, il ne pouvait y
avoir de doute, on l’avait repéré.
Thänn courait à travers un kaléidoscope de troncs noirs faiblement éclairés par la lueur fantomatique de la lune, se protégeant comme il pouvait des branches basses et des racines traîtresses qui surgissaient de la terre. Se retournant brièvement, il aperçut entre deux arbres la faible lueur d’une torche et trois ombres qui le poursuivaient. Il ne savait pas jusqu’où il lui faudrait courir, ni pourquoi il courait. Les ombres et les cris qu’il avait perçus lui inspiraient une terreur qu’il n’aurait jamais cru possible. C’était un pressentiment, une impression indéfinissable qui le poussait à se dépêcher, à mettre le plus de distance possible entre eux et lui.
Le jeune homme obliqua, reprenant la direction qu’il croyait être
celle du village. Contournant un chêne centenaire, il entendit derrière
d’autres cris, plus perceptibles cette fois mais toujours aussi
incompréhensibles.
« Tir gûl ! Namaroth ten ô baka,
Tim-Ros farelmor ! »
La descente de la colline paraissait durer depuis des siècles même
si deux minutes seulement s’étaient écoulées. Ses pieds frappaient le sol en
cadence, rythmant l’allure de sa course. Heureusement pour lui, le jeune homme
courait vite, mais cela n’empêchait pas ceux qui le poursuivaient, quels qu’ils
soient, de le rattraper peu à peu, Thänn le savait.
Zigzaguant entre les arbres, il regardait loin devant lui,
cherchant une improbable cachette. Un repli de terrain le cacha à ses
poursuivants et il changea radicalement de direction. Et puis soudain ses pieds
ne rencontrèrent plus le sol. Comme dans un dessin animé, Thänn continua à
avancer dans les airs, pédalant dans le vide. Réfréné par un puissant instinct
de survie, le cri qu’il voulut pousser ne franchit pas la barrière de ses
lèvres, l’empêchant de trahir sa position. Seul un faible gémissement lui
échappa. Le temps sembla s’arrêter. Et il tomba dans la crevasse qui s’était
ouverte sous lui.
Son crâne heurta violemment une pierre et une myriade d’étoiles
douloureuses envahit sa tête. Sa conscience s’évanouit lentement et ce n’est
que dans un profond repli de son esprit nébuleux qu'il entendit trois hommes
passer en courant à côté de la faille. Finalement soulagé et trop faible pour
continuer à résister, il laissa le noir obscurcir son cerveau.
Rouge. Du rouge ? Thänn battit prudemment des paupières. Un
rayon de soleil l’aveugla momentanément et il gémit en refermant les yeux. Il sentait
le sol froid sous lui. Et il avait mal. Si mal. Cillant, il regarda devant lui,
sans bouger son corps endolori. Rouge. La pierre qui lui servait d’oreiller
était rouge. Qu’est-ce qu’il faisait là ? Son esprit résonnait, il ne
parvenait pas à réfléchir. Et puis ses pensées commencèrent à s’ordonner et il
se souvint de la course. Il fuyait. Qui ? Quoi ? Il ne l’avait pas
vu. Qu’importe après tout, maintenant.
La pierre était rouge de son sang. Le noir recommençait à envahir
sa tête mais Thänn le repoussa. Il était blessé, soit. Il pouvait décider
d’attendre des secours mais une voix dans sa tête lui disait que quelque chose
n’allait pas, il fallait qu’il se débrouille seul pour rentrer au village. Par
où ? Il ne savait même pas où il était. Lorsqu’il s’était enfui, il avait
changé tant et tant de fois de direction. Le soleil, lui souffla la voix,
cherche le soleil. Thänn bougea légèrement la tête de manière à regarder vers
le haut mais les arbres lui cachaient le ciel. Cependant, à la faible luminosité
et à la fraîcheur ambiante, il devinait que le jour venait à peine de se lever.
Sentant ses forces revenir peu à peu, le jeune homme tenta
quelques mouvements. Il s’assit doucement. Hébété, il fixa la pierre rouge
comme s’il ne pouvait pas y croire. Il porta lentement une main à sa tempe et
la ramena poisseuse de sang presque coagulé.
« Oh mince… » souffla-t-il.
Il laissa sa main devant ses yeux, faisant jouer ses doigts, ayant
peine à croire qu’il pouvait encore être vivant. Il la laissa finalement
retomber pour regarder autour de lui. Juste à côté s’élevait un escarpement de
deux mètres. Un véritable mur de terre d’où poussait toutes sortes de fougères
et d’arbustes. C’était de là-haut qu’il était tombé. Les plantes avaient du le
cacher à la vue des ses poursuivants. A deux mètres en face de lui s’élevait
une autre montée, de déclivité moins forte cependant. Tournant doucement la
tête, Thänn vit que ces deux murailles naturelles continuaient longtemps de
chaque côté. Il devait être dans un ancien lit de rivière. S’il le suivait vers
le bas de la colline, il devrait pouvoir ensuite retrouver son chemin.
Il se releva. Trop vite. Un concert de marteaux tambourina sous
son crâne et il se sentit tomber. Son dos heurta le talus et le jeune homme
resta ainsi, haletant. Lorsqu’une clarté relative eut de nouveau reprit sa
place dans son esprit, il commença à descendre la colline, se servant du talus
comme point d’appui.
Le sol restait uniforme. L’ancien ruisseau avait du charrier une
grande quantité d’argile et celle-ci, maintenant desséchée, rendait le sol dur
et plat, facilitant la progression du jeune homme. Le soleil était maintenant
visible à travers le feuillage. Thänn l’avait devant, le village se trouvait
donc de l’autre côté de la colline. Le village. Ses grands-parents. Ils
devaient encore dormir, la position du soleil indiquait qu’il n’était que six
heures. Il devrait encore marcher avant que quelqu’un n’appelle les secours.
Finalement, la pente devint plus douce mais la forêt continuait.
Thänn s’arrêta un instant pour réfléchir. Son mal de tête n’avait pas empiré
mais il n’avait pas disparu pour autant. Il s’appuya contre un arbre et regarda
autour de lui. Un oiseau bleu nuit s’envola d’un arbuste où il s’était perché.
La vie s’éveillait dans la forêt.
Celle-ci continuait sur toute la moitié de la colline. S’il
restait sous les arbres, en tournant autour de la Butte jusqu’au village, il
risquait de se perdre à nouveau et on aurait moins de chances de le retrouver.
En face de lui, à peine à cinq cent mètres, se trouvait l’océan, Tim-Ros étant
sur une presqu’île. S’il longeait la plage, il retrouverait sans mal le
village. Et plus vite il repartirait, plus vite il y arriverait. Thänn se remit
en route.
Cela faisait une heure qu’il marchait sur les dunes. Le soleil
était maintenant assez haut dans le ciel et la chaleur commençait à se faire
sentir. Marcher avait épuisé Thänn et son esprit s’était fait reléguer à la
limite de sa conscience, il ne continuait à avancer que parce que c’était
devenu un automatisme : le pied droit devant le pied gauche, le pied
gauche, le pied droit…
Le contour de la côte commençait à lui être familier. Il devrait bientôt arriver à une jetée, d’où partait la route du village. Il ne voyait pas les champs de colza ni les toits des maisons mais cela lui apparaissait normal, du fait de sa position. Devant lui, la plage disparaissait dans un repli de dunes. Après, c’était la plage de Saint André, celle où se retrouvaient les gosses du village. Et encore après, derrière une dernière dune, il y aurait la jetée. Oui, bientôt il serait chez lui.
Thänn continuait à avancer. Le sable mouillé de Saint André résonnait sous ses pas. Dans quelques mètres, il dépasserait la dune et il verrait la jetée et le village. Il commença à revenir vers le haut de la plage. Il trébucha, se releva et entreprit d’escalader la dune. Le sable se dérobait sous ses pieds et lorsqu’il avançait de deux pas, il en reculait d’un. Mais, enfin, il arriva en haut, d’où il devait pouvoir voir le village. Sauf qu’il n’y avait rien.
Rien.
Sous ses yeux, une vaste prairie d’herbes folles s’étendait sur
plusieurs kilomètres. Où qu’il tourne son regard, il ne voyait qu’un paysage
dans son état le plus naturel : vide de toute trace d’homme. Hébété,
complètement perdu, Thänn resta là, à contempler cette marée végétale qui
ondoyait sous le vent, en place et lieu de son village. A deux kilomètres, la
Butte aux Fées s’élevait, fière, comme pour se moquer de lui.
Tout semblait si calme. Tout semblait si normal. Mais Thänn avait
déjà accepté que rien ne serait plus comme avant. Ses jambes tremblaient, de
fatigue et de peur conjuguées.
Que s’était-il passé ? Il n’avait rien pu se passer. Il avait
juste passé une nuit étrange. Mais faire disparaître un village, ce n’était pas
possible. Tout son être le poussait à être rationnel mais ce qu’il avait devant
les yeux, ou plutôt ce qu’il y n’avait pas, ne pouvait être contesté.
Thänn parcouru l’horizon du regard. Tous ces gens, toutes ces vies
n’avaient pas pu disparaître ainsi. Il devait
forcément y avoir quelque chose, quelque part. Mais la plaine restait là,
immuable, insolente sous ses faux airs paresseux. Le jeune homme devait réagir,
il ne pouvait pas rester là, à ne rien faire. Il fit un pas, puis deux. Mais il
ne savait où aller, la vérité brute que lui offrait cette vision l’handicapait.
Il ferma les yeux et respira un grand coup. Il lui semblait que s’il ne voyait
plus cette prairie, le village reviendrait. Tout simplement. Mais lorsqu’il
rouvrit les yeux, les herbes continuaient à onduler sous la brise tiède.
Le jeune homme se laissa tomber sur le sol, anéanti. Il n’y avait
rien à faire. Il suffisait peut-être d’attendre. Le destin finirait sûrement
par lui montrer quoi faire. Et quelle que soit la forme qu’il prendrait, ce
signe arriverait.
Quelques minutes s’égrenèrent, lentement, paresseusement. Thänn
restait fixer l’immensité verte. Et puis une voix surgit de nulle part et le
jeune homme sauta sur ses pieds.
« Hey, l’ami ! Qu’est-ce qui vous amène ? »
Thänn regarda devant lui. Il se retourna, chercha de tous côtés,
il ne vit personne.
« Qui est-là ? » souffla-t-il sur le qui-vive,
gardant en souvenir les mauvaises expériences de la nuit précédente.
« Hein ? Oh, pardon l’ami, j’ai oublié d’enlever mon
drïlhe. »
Et alors que Thänn continuait à tourner sur lui-même, cherchant
l’origine de la voix, une personne surgit, sous ses yeux, du néant. C’est un
homme assez petit et trapu, pourvu d’une longue barbe rousse tressé, d’un habit
vert délavé et d’une cape brune. L’inconnu s’inclina bien bas.
« Darig le nain, Frontalier pour vous servir. »
Le jeune homme contempla le nain devant lui puis décida que c’en
était trop. Exténué par la fatigue, la douleur et les événements, il
s’évanouit.
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Thänn : 1, 2
Mani : 1